Portrait : Anne Andronikof, la passion du Rorschach en Système Intégré

Gabrielle Ciquier, M.Sc., M.A., candidate au Ph.D. en psychologie du counseling à l'université McGill


Photo d'Anne Andronikof

© Asadis



Pr Anne Andronikof est psychologue et professeure émérite à l’Université Paris Nanterre, en France. Intéressée par la philosophie depuis toujours, elle a voulu se tourner vers une discipline proche, moins abstraite. C’est ainsi qu’elle a choisi la psychologie. Pr Andronikof a été formée à la méthode d’interprétation du Rorschach dite Système Intégré par son créateur : John Exner. Elle est présidente-fondatrice de l’Association Rorschach internationale pour le Système Intégré (ARISI/CSIRA) qui œuvre à développer et diffuser la méthode. Elle est aussi curateur des Archives et Musée Rorschach de la Société Internationale du Rorschach et des Méthodes Projectives.

Comment avez-vous choisi de travailler sur le Rorschach ?

J’ai découvert le Rorschach quand j’étais en licence. Nous avions une enseignante extraordinaire qui nous a présenté toute une série de tests, d’une façon qui a suscité notre intérêt. J’ai été très intriguée. Au départ, j’ai appris le Rorschach de façon très psychanalytique. Pour ma recherche de thèse, j’ai fait une étude avec des enfants diabétiques pour laquelle j’ai utilisé le Rorschach. Mon professeur m’avait poussé à aller présenter mes résultats avant même d’avoir terminé ma thèse, et je suis donc allée présenter les résultats de mon étude dans mon premier congrès international, à Washington, États-Unis, en 1981. Il y a dû avoir une erreur de programmation probablement, car au lieu de présenter dans une petite salle pour les Français, je me suis retrouvée dans la salle principale avec interprétation en 4 langues ! (Rires) À la fin de ma présentation, un homme est venu me voir et m’a dit en anglais « C’était très intéressant ce que vous avez présenté, mais malheureusement, ce n’est pas valide ! » Alors vous imaginez, pour une étudiante comme moi, c’était catastrophique. Il me demande ensuite « Pourquoi n’avez-vous pas utilisé le Système Intégré de John Exner ? » Je ne connaissais pas le système intégré à l’époque. Et ce monsieur me dit « Je suis John Exner, et je vais vous apprendre la méthode. » Voilà, donc c’est comme ça que ça a commencé !

Quelle histoire !!

John Exner est venu le mois suivant à Paris. Comme je travaillais la journée, on a passé toutes les nuits, pendant les 15 jours à coter mes protocoles. Il a emporté toutes mes cotations chez lui, il a dit, je vais voir si vos hypothèses sont vérifiées statistiquement, et je vous écrirai. Une semaine après, je reçois un message de lui qui dit : toutes vos hypothèses sont valides. Vous comprenez bien qu’à partir de ce moment-là … ça a été une aventure extraordinaire. Je suis ensuite devenue spécialiste du Système Intégré. Dans ma thèse, j’ai présenté les deux cotations, les deux façons de réfléchir, à partir de la cotation classique française psychanalytique, et à partir du Système Intégré.

Est-ce que le Système Intégré est maintenant bien établi en France ?

Pas du tout ! Les Français sont très opposés au Système Intégré. Mais je pense que cette méthode va finir par prendre, car la critique de la lecture psychanalytique du Rorschach est de plus en plus bruyante à travers le monde, y compris en France. Donc je pense que les psychologues seront amenés à soit abandonner toute utilisation du Rorschach, soit à passer à des méthodes plus scientifiques quant à son interprétation. D’autant plus qu’il n’y a aucune incompatibilité entre le Système Intégré et l’approche psychodynamique. On peut lire un Rorschach d’une part d’une manière structurée à travers le Système Intégré et puis on peut aussi faire une lecture du Rorschach en fonction de la puissance évocatrice des planches. C’est quelque chose qui vient en plus … autrement … à côté. Et quand on a les deux, ça devient extrêmement riche.

Comment se différencient ces deux méthodes d’interprétation ?

Quand vous interprétez le Rorschach avec le Système Intégré, ce que vous voyez, c’est comment le sujet se comporte, dans la vie. Comment il fonctionne, quelles sont ses ressources, et qu’est-ce qui l’empêche de valoriser ces ressources. Alors qu’avec une approche psychodynamique classique freudienne, ce que vous cherchez c’est est-ce que le sujet est en deçà ou au-delà du complexe d’Œdipe, quels sont ses mécanismes de défense. Le langage est complètement différent. Tout dépend de ce qui vous intéresse de trouver dans le Rorschach. Si vous vous intéressez surtout au narcissisme, par exemple, faites une interprétation psychodynamique. Mais à ce moment-là, vous ne trouverez pas beaucoup de différences entre les gens. Tout le monde a un problème narcissique (rires) des difficultés d’identification. Alors qu’avec le Système Intégré, ce que vous décrivez est complètement unique par rapport à cette personne. Et cela vous permet de répondre à des questions précises que l’on se pose à propos de cette personne. Je suis devenue expert judiciaire. Je voulais tester la valeur du Rorschach dans ce contexte. Je n’ai travaillé que dans le pénal, avec des meurtriers, des pédophiles, des escrocs. J’en ai vu une quantité industrielle et à chaque fois, c’est vraiment le Rorschach qui m’a donné la clé pour comprendre le fonctionnement de ces personnes. À comprendre par quels mécanismes ces gens sont arrivés à faire ce qu’ils ont fait. Un jour, j’avais fait l’examen psychologique en expertise d’un jeune homme, qui avait tué son bébé. Et il y avait eu 4 ou 5 experts avant moi qui avaient essayé de comprendre. J’ai fait mon rapport, et imaginez-vous que le procureur de la République s’est levé après mon rapport, il a dit « mesdames et messieurs, monsieur le président etc. je voudrais dire un mot avant la discussion. Je voudrais dire que c’est la première fois que j’entends un rapport d’expertise aussi clair et aussi explicatif de ce qu’il s’est passé ». C’était merveilleux. Et ça, c’est le Rorschach qui m’a donné ça.

Qu’est-ce que vous aimez le plus à propos de votre travail ?

Mon métier est double : psychologue clinicienne, et professeur des universités. Le métier de psychologue est un métier en or mais très difficile. Nous sommes à la limite de la psychiatrie et des méthodes contemporaines pour le bien-être, tel que le think positive. La difficulté dans ce métier est que le psychologue doit rester conscient de la spécificité de sa profession. C’est un métier en or, car nous sommes au service des autres, mais qui demande une grande humilité. Le psychologue est dans une relation tout à fait asymétrique par rapport au patient, et c’est bien toute la difficulté pour le psychologue. Le psychologue a un savoir, le patient vient le consulter pour ses maux psychologiques – comment gérer ce pouvoir ? Le travail du psychologue peut parfois aider une personne à prendre sa vie en main, et c’est une merveille de pouvoir soigner ! En tant que chercheur, se poser des questions et la transmission du savoir sont des aspects très enrichissants du métier. Et il faut se demander – est-ce qu’on veut transmettre plutôt des dogmes, ou plutôt l’esprit critique ? Je suis très Winnicottienne dans mon approche en tant que professeur. La réussite de l’enseignement, c’est de permettre à celui qui est enseigné de découvrir comme s’il avait découvert lui-même quelque chose qu’on lui a donné. S’approprier des concepts. Ça, c’est Winnicott.

Quelle est votre plus belle réalisation professionnelle ?

Je vais commencer par mon plus grand échec. J’étais encore jeune, et je travaillais comme psychologue à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris. Et puis je devais faire l’examen psychologique d’une dame d’un certain âge, dont on soupçonnait une détérioration mentale. Donc je la reçois, je lui ai fait passer plusieurs tests, et je lui donne le Rorschach. Les réponses qu’elle donne à ce Rorschach étaient complètement déstructurées. Alors je me suis dit « Aha ! Voilà, elle est complètement détériorée ». Et puis, je passe à l’enquête et elle me dit « Attendez ! Je vais mettre mes lunettes ! » (Rires). Ça m’a beaucoup appris. Ce que j’avais appris, c’est que j’avais tendance, et peut-être que nous sommes beaucoup à avoir cette même tendance, à projeter sur les gens ma propre vision du monde. Et parfois, quand le patient qu’on a en face de soi, quand il voit quelque chose dans ce Rorschach, quand il nous donne une image, on a trop vite fait de penser que ce dont il parle, qu’on a la même représentation. Et si on ne creuse pas, si on ne va pas plus loin, on peut complètement se tromper.

Quelle est la chose la plus difficile à comprendre en matière du Rorschach ?

Il faut savoir sur quoi se fonde ce que l’on tire du Rorschach. C’est l’un des problèmes du Rorschach, de penser que c’est une technique projective comme une autre. Quand on pense, technique projective, immédiatement ça fait subjectivité, interprétation sauvage … Or le Rorschach peut être un test, un vrai test. Et donc toutes les règles qui s’appliquent aux tests doivent s’appliquer aussi au Rorschach. À partir du moment où on a compris ça, à ce moment-là, on cherche la méthode qui permet de valider ce test. Et c’est ce qui manque le plus à mon avis.

Dans votre formation sur la plateforme Asadis, vous parlez de test de perception plutôt que de projection. Pourquoi ce terme de test de « perception » n’est-il pas plus utilisé dans le domaine de la psychologie ?

Hermann Rorschach est mort l’année après avoir publié ses planches, son test, et donc il n’a pas été là pour défendre son point de vue. Et ceux qui ont pris sa suite ont immédiatement tiré son test vers la psychanalyse. Or tous les travaux préparatoires d’Hermann Rorschach montrent bien que ce qui l’intéressait c’était la perception, les illusions perceptives, les illusions d’optiques. L’une des clés pour comprendre le Rorschach c’est la notion de Gestalt. Or, à l’époque où Rorschach a construit son test, la Gestalt théorie n’existait pas encore. Donc, parallèlement à ça, ce qui l’intéressait c’était de comprendre comment un sujet percevait la réalité, et d’établir des correspondances entre ses perceptions et sa personnalité. Et c’est ça qui est extraordinaire dans le Rorschach.

Avec le Système Intégré, est-ce qu’on a accès au fonctionnement du sujet à ce moment-là même du test ? Ou à son fonctionnement général ?

Les 2 ! Avec le Système Intégré, vous pouvez avoir une image dans le temps de la personne, comment elle fonctionne en ce moment, et en même temps vous avez des éléments pour comprendre quelque chose qui relèverait plutôt de la structure de la personnalité. Vous avez ces deux niveaux dans le Système Intégré. Et c’est l’un des apports majeurs du Système Intégré.

Comment voyez- vous l’avenir du Rorschach ?

L’un des problèmes c’est que le Rorschach, ça n’existe pas sur le plan international. Il y a une multitude de Rorschach. Une infinité de méthodes d’interprétation du Rorschach. Alors quand quelqu’un vous dit – il y a des articles publiés tout récemment contre le Rorschach, en disant ça n’a pas de valeur etc. On ne sait pas de quel Rorschach il parle ! Donc quel est l’avenir du Rorschach : je n’en sais rien ! En revanche, quel est l’avenir du Système Intégré, ça, j’ai peut-être des éléments. Parce qu’en fait, nous avons récemment ici en France, créé un institut Rorschach international (des spécialistes de différents pays qui en font partie). Cet institut a pour objectif de mettre sur pied une version révisée du Système Intégré. Nous avons obtenu l’accord des héritiers de John Exner pour faire ça. Donc c’est d’une manière très officielle que nous allons bientôt publier une version révisée du Système Intégré. Et là, je pense que ça va ramener au Système Intégré beaucoup de gens qui commençaient à ne plus vouloir s’y intéresser, et ça va intéresser de nouvelles populations de psychologues, je crois d’une manière évidente.

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