Pénurie de psychologues dans le réseau public québécois


Une terre qui manque d'eau

Photo: José Ignacio Pompé



Par La Coalition des psychologues du réseau public québécois.

La pénurie de psychologues dans le réseau public québécois met sérieusement en péril l’accès aux services en santé mentale depuis plus d’une décennie. Cette pénurie, documentée à la fois par des instances gouvernementales, ministérielles et organisationnelles, continue de se dégrader et de causer préjudice à la population.  En effet, l’attente pour accéder à un psychologue dans le réseau public au Québec est d’environ 6 à 24 mois. Pourtant, la prise en charge en psychologie devrait s’effectuer rapidement afin d’éviter la dégradation des problèmes de santé psychologique, la surutilisation de la médication psychotrope et le développement de problèmes de santé. Pendant cette attente, les Québécois consultent leurs médecins ou engorgent les urgences. Selon la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, environ 40% des consultations médicales sont reliées à des problématiques de santé mentale. Or, la vaste majorité des médecins ne sont pas en mesure d’offrir de la psychothérapie, un des traitements de choix pour ce type de problèmes.

En effet, la psychothérapie présente un meilleur rapport coût/efficacité et une meilleure rentabilité à long terme que la pharmacothérapie pour traiter les troubles dépressifs et anxieux, en raison d’une meilleure protection contre la rechute (INESSS, 2015). La psychothérapie demeure très rentable, même lorsqu’elle est échelonnée sur 20 à 95 séances (Altmann et al., 2016; Lazar, 2014) avec une diminution de 22% des coûts d’hospitalisation et de 42% des journées de maladie.

À défaut d’avoir accès à cette expertise, les professionnels se tournent souvent vers la médication. À cet effet, il est troublant mais révélateur de constater que l’utilisation d’une médication psychostimulante comme le Ritalin est trois fois plus élevée chez les jeunes au Québec que dans le reste du Canada (INESSS, 2017). De plus, la consommation d’antidépresseurs a connu une hausse de 68% chez les adolescentes dans les cinq dernières années[1]. Par ailleurs, il y aurait eu une augmentation de 75% des visites à l’urgence pour des problèmes de santé mentale chez les jeunes de 5 à 24 ans depuis 10 ans (Institut canadien d'information sur la santé, 2019).

Le gouvernement estime qu’il manquera 895 psychologues dans le réseau public d’ici 2023, soit près du tiers des effectifs (Morency & Roy-Lemire, 2018). Depuis plusieurs années, les postes de psychologues sont affichés, mais demeurent vacants. Il s’agit d’une pénurie artificielle de psychologues.  En effet, le Québec compte le plus grand nombre de psychologues par habitant comparativement aux autres provinces canadiennes (Peachey, Hicks, & Adams, 2013), mais la majorité d’entre eux choisissent de travailler au privé.

L’offre de service est unique dans le réseau public en raison, entre autres, du travail en équipes interdisciplinaires et du contact direct avec le référent (ex. médecin, enseignant). Devant les spécificités et la complexité des situations rencontrées dans le réseau public, les psychologues ne peuvent intervenir seuls dans la majorité des cas. Bien souvent, pour le psychologue qui travaille dans le réseau public, il ne serait pas envisageable de prendre en charge en cabinet privé le type de clientèle qu’il dessert dans sa pratique au public, puisque la complexité des problématiques rencontrées nécessite l’apport de différents professionnels (ex. psychologue, travailleuse sociale, médecin) faisant partie d’une équipe et d’une institution pour les soutenir.

Malheureusement, seulement 25% des nouveaux psychologues choisissent de travailler dans le réseau public après leur doctorat (Morency & Roy-Lemire, 2018). De plus, 40,5 % des psychologues travaillant dans le réseau de la santé quittent au cours de leurs 5 premières années de pratique (Morency & Roy-Lemire, 2018). Deux sondages, un effectué auprès des psychologues et un autre auprès des doctorants en psychologie, démontrent que la raison première pour laquelle les psychologues choisissent de travailler dans le secteur privé est la rémunération plus avantageuse (sondages de la Fédération interuniversitaire des doctorant.es en psychologie (FIDEP) (2020) et de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) & Confédération des syndicats nationaux (CSN), (2019)). La deuxième raison concerne l’autonomie professionnelle qui est plus grande dans le secteur privé.

Les psychologues entrent sur le marché du travail beaucoup plus tard que les autres travailleurs en raison de leurs études doctorales obligatoires. Les bacheliers travaillant dans le réseau public prennent leur retraite environ 5 à 6 ans plus tôt et avec plus de 300 000$ d’actifs supplémentaires que leurs collègues psychologues. De plus, un récent sondage mené par la Coalition des psychologues du réseau public québécois (CPRPQ) et l’Association des psychologues du Québec (APQ) (2020) montre que les psychologues du privé gagnent au moins 27,3% de plus que leurs collègues qui travaillent dans le réseau public en incluant tous les avantages sociaux tels que le fonds de pension et les congés pour les psychologues du réseau d’une part, et les dépenses et les heures non-rémunérées pour les psychologues du privé d’autre part. À titre de comparaison, les psychologues du réseau public de l’Ontario gagnent 73% de plus que ceux du Québec après 5 ans dans le réseau public. Par ailleurs, les psychiatres québécois gagnent environ 300% de plus que leurs collègues psychologues, bien qu’ayant le même nombre d’années d’études et travaillant souvent avec la même clientèle.

L’accessibilité aux services des psychologues dans le réseau public doit donc être améliorée afin d'augmenter le bien-être de la population, de réduire les coûts en santé, le décrochage scolaire, le recours à la protection de la jeunesse, la criminalité, l’absentéisme au travail et bien d’autres problèmes sociétaux.Soulignons que 92% des québécois demandent que l’accès aux psychologues soit amélioré dans le réseau public (CPA, CPAP & Nanos, 2020).

Dre Karine Gauthier, psychologue/neuropsychologue, Présidente de la Coalition des psychologues du réseau public québécois

Dre Catherine Serra Poirier, psychologue, Vice-présidente liaison de la Coalition des psychologues du réseau public québécois

Pour la Coalition des psychologues du réseau public québécois (CPRPQ).

La Coalition des psychologues du réseau public québécois (CPRPQ) est un organisme sans but lucratif qui vise notamment à augmenter l’accessibilité aux psychologues dans le réseau public afin de réduire les préjudices engendrés par les difficultés d’accès à ces experts de la santé mentale. Vous pouvez consulter notre site web à l’adresse suivante: www.coalitionpsy.org ou notre page Facebook: Coalition des psychologues du réseau public québécois.

Références

Altmann, U., Zimmermann, A., Kirchmann, H.A., Kramer, D., Fembacher, A., Bruckmayer, E., et al. (2016). Outpatient psychotherapy reduces health-care costs: A study of 22,294 insurants over 5 years. Front Psychiatry, 7, 98.

CPA, CPAP & Nanos (2020). Strong majority want improved access to psychologists: Quebec, Provincial Survey, December 2020.

FIDEP, Rapport-Synthèse : Évaluation du programme de bourses pour les internats en psychologie au Québec. 2020.

INESSS, Avis sur l’accès équitable aux services de psychothérapie, juin 2015.

INESSS, Portrait de l’usage des médicaments spécifiques au trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) chez les Québécois de 25 ans et moins, septembre 2017.

Institut canadien d’information sur la santé (2019). La santé mentale des enfants et des jeunes au Canada - Infographie.

Journal de Québec (23 septembre 2019). Les jeunes filles accros aux antidépresseurs : la consommation d’antidépresseurs a augmenté de 68 % au cours des cinq dernières années.

Lazar, S.G. (2014). The cost-effectiveness of psychotherapy for the major psychiatric diagnoses. Psychodynamic Psychiatry, 42(3), 423-57.

Morency, C.-A. & Roy-Lemire, M.E. Portrait de la main-d'oeuvre psychosociale, Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, avril 2018.

Peachey, D., Hicks, V., Adams, O. (2013). An imperative for change: Access to psychological services for Canada. A report to the Canadian Psychological Association. https://cpa.ca/docs/File/Position/An_Imperative_for_Change.pdf

RAMQ (2019). Tableau AM.10. Nombre d'ordonnances, leur coût brut et leur coût RAMQ selon les classes et sous-classes de médicaments les plus fréquentes et la catégorie de personnes assurées, par ordre décroissant du nombre d'ordonnances. Régime public d'assurance médicaments, Québec, 2019. https://www4.prod.ramq.gouv.qc.ca/IST/CD/CDF_DifsnInfoStats/CDF1_CnsulInfoStatsCNC_iut/DifsnInfoStats.aspx?ETAPE_COUR=2, repéré en ligne le 8 mars 2021.

 

↑ [1]Journal de Québec, septembre 2019; données basées sur la Régie de l’assurance maladie du Québec

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